La phobie scolaire

Le combat de mon fils pour sortir de son isolement et retrouver une vie normale.

Une autre vie

Classé dans : Non classé — 7 janvier, 2017 @ 7:14

 

chat-souriant

Depuis les vacances de Noël, Erwan va de mieux en mieux. Ses démons le taraudent moins souvent, il reprend peu à peu goût à la vie. La guitare est devenue une passion à temps plein. Perfectionniste, il peut passer des journées entières à jouer des morceaux sans relâche et à répéter des dizaines et des dizaines de fois, les passages délicats et ardus, à tel point  qu’il a atteint rapidement un très bon niveau. Le sport est devenu également une activité  régulière. D’ailleurs, sa silhouette s’est totalement transformée, il a retrouvé sa taille longiligne. Le plus extraordinaire,  c’est qu’il peut désormais prendre le tramway et le train alors que cette expérience  faisait partie autrefois d’une des épreuves les plus redoutables.  Il retrouve peu à peu les comportements d’une personne « normale » et, à chaque fois, ces avancées représentent pour lui des victoires fantastiques. Il ne faut pas imaginer que son stress a définitivement disparu dans ces situations. Il a simplement appris à gérer une angoisse maximum pour faire toutes ces actions anodines. En apparence, Erwan donne l’impression d’un jeune homme qui maîtrise parfaitement ses émotions. En réalité, il explique que, dans ces situations, son cerveau « bouillonne » et qu’il doit contrôler son émotivité extrême avec des attitudes qui, avec le temps et l’entraînement, se sont révélées à peu près efficace. Par exemple, lorsqu’il est assis dans un lieu clos et qu’il sent monter l’angoisse, il colle discrètement, à plusieurs reprises, la manche de son sweat sous son nez. Ce geste permet de réduire son oxygène et de limiter l’emballement de son cœur.

Il peut désormais fréquenter le lycée de manière relativement assidue. Nous avons eu une réunion avec chacun des enseignants : ce fut un vrai bonheur ! Une pépinière de « perles » ! Ils combinent, chacun à leur manière, gentillesse, bienveillance et compétence. L’équipe pédagogique de cette clinique, assure bien plus qu’une mission d’enseignement en partageant une qualité commune : une part d’humanité remarquable. Leurs qualités de patience et d’écoute extraordinaires exercent, en quelque sorte, une fonction de réparation auprès des adolescents et de leurs parents, meurtris auparavant par tant de désillusions et  d’humiliations. Alors que leurs conditions de travail sont particulièrement difficiles : leurs classes ont un effectif perpétuellement variable au gré des états psychologiques, toujours instables,  de chacun des patients. A leur contact, Erwan est devenu plus curieux, plus intéressé par le monde qui l’entoure et beaucoup plus motivé pour apprendre. Il commence seulement, après 4 longues années, à entrouvrir ses cahiers à la maison, signe qu’il a l’esprit suffisamment libre pour s’engager dans une activité qui exige de la concentration. Il commence à évoquer l’avenir sous un jour nouveau, plus positif, plus constructif aussi. Il peut désormais s’imaginer être inséré dans le monde du travail, occuper un  emploi, gagner sa vie, comme tout le monde.

Cependant, sa maladie est tenace et il suffit d’un petit rhume ou d’une nuit un peu agitée pour que les démons d’Erwan, tapis non loin de là, resurgissent à la vitesse grand V. Et, à chaque fois qu’il s’imagine être définitivement tiré d’affaire, le doute peut s’insinuer à nouveau. Pourrais-je un jour, être indépendant, autonome, mener une vie normale ? C’est l’objectif de son combat. Ne dépendre de personne, pouvoir construire un avenir qui en vaille la peine. Lorsqu’il rend visite à des ex patients, sortis définitivement de la clinique, il peut parfois rentrer, contrairement à ce qu’on pourrait penser, complètement démoralisé. En effet, passé un délai d’une à deux années, les patients, guéris ou pas, doivent sortir pour laisser la place à d’autres jeunes qui attendent depuis longtemps de saisir leur chance, à leur tour. Certains ont encore un long chemin à parcourir, à leur sortie. Erwan en a visité quelques uns qui ne parviennent  pas à se prendre en charge, à suivre une formation ou trouver un travail, à prendre soin d’eux-mêmes, à se construire un projet de vie, bref  à mener une vie normale. Ils peuvent rester des journées, des semaines entières, enfermés à ne rien faire, sans but. Ces rencontres sont un vrai cauchemar pour Erwan. Ces ex patients et lui ont un passé commun et il ne peut s’empêcher de s’imaginer qu’il peut avoir la même destinée.

La fin de l’année approche et Erwan doit se préparer à affronter le bac de français. Bien que nous ayons fait, à nouveau, une demande d’aménagement pour qu’il puisse accomplir les épreuves écrites dans une salle à petit effectif et sortir de la salle d’examen quand bon lui semble, ce bac reste un véritable exploit difficile à transcender. Quand on sait qu’un petit rhume ou un mal de gorge suffit à le déstabiliser au point de démonter instantanément tout l’édifice de protection qu’il s’est construit pour mettre à distance ses angoisses, on ne peut s’empêcher d’être prudent avant de crier victoire. Cependant, tout le chemin parcouru ces derniers mois nous laisse espérer, cette fois,  une issue favorable. Notre espoir, pour qui ne connaît pas son parcours, n’est pas très ambitieux : nous ne souhaitons pas des notes prodigieuses, ni une quelconque mention, nous espérons juste qu’il pourra se rendre aux épreuves et produire quelque chose d’honorable, sans être submergé par le stress.

Le matin fatidique arrive et nous ne serons pas auprès de lui pour le soutenir. Juste un petit coup de fil la veille, surtout ne pas l’envahir avec nos propres émotions, feindre d’être totalement confiant et serein. Après une journée d’angoisse,  Erwan nous appelle enfin, il est fou de joie. Il nous raconte avec enthousiasme comment il a réussi à surmonter l’angoisse qui l’a étreint lorsqu’il est entré dans le hall bondé du lycée. Certes , il n’a pas eu la force de rester quatre heures sur sa copie mais il pense avoir dit l’essentiel. Il a passé avec succès le premier cap, les épreuves suivantes sont plus faciles à appréhender. Les résultats, au final, sont très mitigés mais, peu importe, Erwan a démontré, qu’à force de ténacité, il a pu enfin réintégrer un circuit  dont il avait été exclus.

Après une telle victoire, les vacances sont bien méritées. Nous avons l’habitude d’aller à Gigaro, une petite commune sur la côte d’Azur, tout près de Saint Tropez. Nous occupons toujours le même studio à deux cent mètres de la plage. Les trois années précédentes, Erwan restait le plus souvent confiné, seul, à lire ou à dessiner. Il refusait obstinément de nous suivre à la plage, redoutant une montée d’angoisse mais craignant également le regard des autres touristes, «  sur ses bras mal fichus, ses grosses cuisses et son grand nez ». Nous avions beau lui répéter que c’était, bien au contraire, un beau garçon, et nos amis pouvaient en témoigner, il ne voulait pas en démordre car il avait une image complètement déformée de son apparence. Si nous insistions, il se mettait en colère et nous assurait même que nous lui faisions des compliments parce que nous avions pitié de lui.

Cette année, à Gigaro, Erwan change radicalement d’attitude. Avec une énergie incroyable, il est désormais le premier à vouloir se rendre à la plage et le dernier à en revenir, le visage rayonnant. Non seulement, il n’appréhende plus de se mettre en maillot de bain, même s’il reste complexé, mais surtout, il n’a quasiment plus de retenue pour s’exhiber sur la plage lorsqu’il joue, par exemple, aux raquettes ou au ballon. Lui qui est resté tant d’années si blanc, si pâle à cause de son enfermement, Erwan a enfin repris le joli teint bronzé naturel de son enfance. Il est méconnaissable tant au niveau physique que mental. Maintenant, il veut aller à tout prix, à la rencontre d’autres jeunes, ne surtout pas perdre une occasion de communiquer avec ses pairs. Comme il manque certainement d’entraînement et qu’il attend beaucoup des autres, il rentre quelquefois déçu par ses rencontres. Son estime de lui-même est tellement fragile  que le moindre petit doute peut engendrer une grosse blessure. Mais désormais, Erwan s’interdit de ressasser inutilement et il s’oblige à fournir d’énormes efforts pour aller de l’avant. Il rentre parfois tellement fier d’avoir pu partager une conversation avec un groupe de jeunes, d’avoir pu exprimer, sans retenue, ses valeurs ou ses convictions.

Il y a tant d’années qu’il n’a pas passé des vraies vacances ! Des vacances où il peut être enfin naturel, se faire plaisir et prendre du bon temps avec les autres. Ne pas être dans la maîtrise permanente de son corps et de ses pensées.

La rentrée suivante, à la clinique, est très prometteuse. Erwan a gagné beaucoup de confiance et d’autonomie et il peut désormais se projeter dans une vie d’adulte indépendant et responsable. Il s’avère être plus investi encore dans les études et ne ménage pas sa peine pour continuer de progresser à tous les niveaux. La clinique a mis en place une espèce de « sas » transitoire entre la période d’hospitalisation, où le patient est totalement pris en charge, et la sortie définitive où il se retrouve soudainement livré à lui-même. Erwan intègre, en Janvier, ce dispositif surnommé « la maison de sortie » dans laquelle les patients sont beaucoup plus libres et où ils apprennent à s’organiser, à gérer eux-mêmes leur traitement, à faire des courses, à élaborer des repas en vue de se préparer à une vie en totale autonomie. Erwan était impatient d’y entrer car il a de plus en plus de difficultés à supporter les autres patients de la clinique. Il est parfois confronté à des comportements qui choquent sa pudeur et sa dignité. Sa colère et sa répulsion témoignent de son rejet de ce statut de malade qu’il partage avec eux. Un monde dont il ne veut plus faire partie. Paradoxe d’autant plus douloureux qu’Erwan a maintenant conscience qu’en sortant de la clinique, il ne sera pas totalement guéri. Certaines attitudes, certains comportements spontanés que nous pouvons avoir, en société, continueront d’être encore pour lui des épreuves plus ou moins chargées de stress et coûteuses en énergie. Boire un verre dans un bar avec des copains, par exemple, ne peut être encore une réelle partie de plaisir. Même si personne ne peut s’en rendre compte tant il a appris à dissimuler son stress, rester assis dans un lieu confiné reste toujours une expérience éprouvante.

Mais Erwan a parcouru un chemin phénoménal ! Oui, nous avons toutes les raisons de penser qu’il voit enfin le bout du tunnel. Nous ne pouvons nous empêcher de penser, avec épouvante, à quel point la vie d’Erwan aurait été sinistre s’il n’avait pas bénéficié des soins de la clinique. Nous ne pourrons jamais assez exprimer toute notre gratitude à Mr Brada et toute son équipe pour le travail exceptionnel qu’ils ont accompli pour resocialiser notre fils. Grâce à eux, il n’est absolument pas abusif d’affirmer qu’il renaît à la vie.

Aujourd’hui, je suis fière d’annoncer que mon fils Erwan a réussi son bac, malgré des pics de stress qu’il a du affronter lors des épreuves, mais qu’il a su heureusement parfaitement gérer. Retenu dans une formation universitaire en informatique, il va enfin pouvoir se réaliser dans une voie qu’il a toujours rêvé de faire. De manière extraordinaire, l’institut en question l’a contacté juste après son admission définitive pour lui demander, étant donné son lycée d’origine, s’il avait besoin d’aménagements particuliers. Etonnamment, il a fallu attendre qu’il soit à l’université pour qu’enfin une institution d’enseignement prenne en considération sa maladie. Lui, fièrement, a répondu qu’il n’avait besoin d’aucun dispositif et nous croisons les doigts pour qu’il en soit ainsi.

Cet été, Erwan a pu se familiariser avec le monde du travail en exerçant un job d’été dans une maison de retraite. Ménages le matin et activités avec les personnes âgées l’après-midi, il a su parfaitement remplir son contrat à tel point que la directrice l’a complimenté pour sa gentillesse et sa disponibilité. Lorsqu’il a reçu son premier salaire, il était fou de joie. Tout un symbole, pour lui ! La consécration de tant d’années d’efforts, de persévérance et de ténacité.

A la rentrée, il va habiter avec sa petite amie Hélène dans un appartement à Grenoble. Ils se sont aménagés un petit nid douillet dans lequel ils pourront y puiser des ressources mais dont ils ne devront pas faire une citadelle retirée du monde. Mon fils  a vingt et un ans désormais et il prend son envol. Lui qui avait tant de mal à se séparer de nous, revendique désormais ses choix, son autonomie, sa liberté avec beaucoup de fermeté et de détermination. Il dispose désormais d’un arsenal d’outils psychologiques pour lutter contre d’éventuels épisodes de stress.

Inutile de dire, qu’en tant qu’ enseignante cette fois, je suis maintenant vigilante lorsque j’observe, dans ma classe ou dans la cour, des enfants particulièrement inhibés et anxieux qui ont des réactions ou des comportements excessifs par rapport à leurs camarades, à la collectivité, ou à la tâche qu’on peut leur demander. J’en croise de plus en plus à l’école et de plus en plus jeune. Ce sont généralement des enfants très timides souvent précoces qui, par exemple, sont très angoissés à l’idée de manger à la cantine  ou de réciter une poésie devant leurs camarades. La plupart du temps, ils sont plus vulnérables lorsqu’ils se retrouvent seuls face aux autres et qu’ils doivent affronter leurs regards. Bien des collègues autour de moi n’ont jamais entendu parler de «  phobie scolaire » et ne  prennent pas toujours au sérieux les manifestations anxieuses de leurs élèves. Certains expliquent qu’il faut juste les bousculer un peu parce qu’ils sont simplement trop couvés par leurs parents. Mon expérience me fait dire qu’il faut du temps et de la patience pour que ces élèves se sentent en confiance avec leur maître, qu’il y a des situations auxquelles ils ne pourront pas se confronter au même moment que les autres et que parfois même, il faudra y renoncer complètement. Alors que nous entrons dans une époque où l’Education Nationale nous enjoint d’intégrer dans les classes ordinaires tous les enfants quels que soient leur handicap, je ne peux m’empêcher de penser que nous ne pourrons faire l’économie d’une vraie formation pour les accueillir dignement. J’ai réalisé, au travers de ma propre expérience de mère d’enfant « différent » que l’institution scolaire tolère encore difficilement les élèves qui s’écartent de la « norme » et que bien souvent les parents doivent se démener auprès de l’équipe enseignante pour expliquer les caractéristiques de la maladie de leur enfant, pour espérer faciliter leur prise en charge et leur intégration.  La maladie de mon fils a contribué à changer mon regard sur mes élèves, sur leurs individualités, leurs spécificités et mieux saisir les missions de l’école qui a non seulement la charge d’instruire mais aussi celle d’accompagner tous les enfants, dotés de compétences sociales inégales, pour les insérer le mieux possible dans leur environnement social. Mon combat de mère est désormais, je l’espère de tout cœur, définitivement achevée. A l’inverse, celui de l’enseignante que je suis ne fait que commencer.

 

La clinique

Classé dans : Non classé — 7 janvier, 2017 @ 7:10

Le matin de l’admission, nous sommes particulièrement fébriles. Je redoute, de la part de mon fils, un refus catégorique,  une panique subite voire une crise d’angoisse. Voilà plus d’un an qu’il est cloîtré chez nous, retiré du monde, reclus de la société. Il a de bonnes raisons d’appréhender de quitter son nid et d’affronter le régime qui l’attend. Cependant, Erwan nous accompagne docilement, avec semble t-il, confiance et espoir.

Nous arrivons à la clinique. C’est le printemps, la façade est illuminée par le soleil, le petit parc à l’entrée est bien entretenu et coquet. Nous croisons quelques jeunes assis sur le perron, en train de fumer et de discuter. Certains paraissent en bonne santé alors que d’autres ont la mine fatiguée. Ils nous saluent avec entrain comme s’ils nous attendaient. Nous faisons la connaissance de Monsieur Brada, le psychiatre qui suivra Erwan toute la durée de son hospitalisation. Sympathique et bavard, il nous fait bonne impression. Il écoute et échange avec notre fils sur le contenu du projet Soins- Etudes. Erwan devra aller aux cours, dès le lendemain, même si l’année scolaire est quasiment terminée. Il intégrera une classe avec seulement 6 élèves. Côté Soins, chaque patient est pris en charge par deux infirmiers référents. Il pourra les solliciter au moindre souci. Chaque semaine, il rencontrera Mr Brada ainsi qu’une psychologue. Il pourra également participer, s’il le souhaite, à des séances de psychodrame et une fois par semaine à la réunion soignants/ soignés. D’autre part, l’établissement dispose d’une bibliothèque, d’un gymnase  et propose des activités telles que théâtre, poterie, musique auxquelles il pourra assister lorsqu’il aura un peu de temps libre. Erwan va intégrer l’unité Belleflore qui contient une trentaine de lits. L’établissement  compte quatre unités dans lesquelles cent vingts jeunes sont hospitalisés à temps plein, à la semaine, ou même à la journée. L’infirmière référente, qui a assisté à l’entretien, nous accompagne jusqu’à la chambre d’Erwan, située dans un petit bâtiment, à l’entrée.

C’est une chambre individuelle, avec un petit lit, une armoire et un bureau. Une chambre d’étudiant, en plus grand. Mais, la fenêtre entravée, nous rappelle promptement que nous ne sommes pas dans une résidence universitaire. Erwan dispose également d’une grande salle de bains, située de l’autre côté du couloir, qui fait pratiquement la taille de la chambre. Notre fils jette un rapide coup d’œil, le regard inquiet, puis il dépose vite ses valises en plein milieu, comme impatient de déguerpir. Je lui propose de l’aider à ranger. Il refuse, il préfère aller visiter les lieux. Alors que nous descendons pour découvrir la salle commune avec jeux et télé, nous rencontrons trois filles, qui saluent Erwan avec empressement et bonne humeur. Nous en croisons une autre, habillée toute en noir, le visage crispé et le regard tourmenté. Le psychiatre nous a proposé de manger avec Erwan, au self, avant de partir. Finalement, notre fils préfère écourter les adieux et nous demande de partir. Nous nous embrassons sans verser une seule larme, surpris nous-mêmes par notre performance. Il faudra pourtant attendre dix jours avant de revoir Erwan car il n’a pas le droit de rentrer à la maison, le week-end prochain. Alors que la voiture s’éloigne, je l’aperçois nous faire un petit signe d’adieu puis son regard se tourne vers les filles rencontrées tout à l’heure alors qu’elles s’approchent de lui.

Sur le chemin du retour, nous sommes bien entendu très émus car nous venons de confier notre fils à une institution, pour un temps indéterminé. Nous ne le verrons plus que le week-end et  pendant les vacances. Nous venons de confirmer, en quelque sorte, notre impuissance à éduquer notre enfant. Mais nous sommes par ailleurs totalement abasourdis. Erwan a accepté la séparation avec tellement de dignité ! Aucune larme ni angoisse. Incroyable !

A la tombée de la nuit, le téléphone sonne. Je décroche et j’ entends une longue vague de sanglots. Irrépressibles. Je reconnais la voix de mon fils. Ma poitrine soudain m’oppresse. Erwan réussit à articuler le mot « maman » puis de nouveau des sanglots. Interminables.

-       Mon petit chat, c’est toi ? Tu pleures? Qu’est ce qui ne va pas ? lui dis-je, en simulant une voix placide.

-       Maman…

-       Tu as le cafard, mon chéri ? C’est le premier soir…

-       Ça va pas…, réussit-il à prononcer, la gorge nouée.

-       Tu savais bien que ce serait difficile. C’est normal, ça ira mieux demain, dis-je.

-       Je suis tout seul dans ma chambre… je peux pas dormir, articule t-il.

Les sanglots reprennent. Les sanglots d’un enfant abandonné.

-       Tu as pu discuter tout à l’heure avec les autres patients ? dis-je, pour tenter de le raccrocher à quelque chose de tangible.

-       Oui, j’ai discuté un peu mais après je suis remonté parce que je me sentais pas bien, réussit-il à expliquer, d’une traite.

-       Je sais que c’est difficile, mon chat. Il faut que tu sois courageux, ça ira mieux après.

-       Je tiendrai pas…c’est trop dur, objecte t-il, la voix éraillée.

-       Tu sais que c’est ta dernière chance. Il faut maintenant aller jusqu’au bout. Si tu veux, on peut venir te voir ce week-end. Mais tu sais bien … on ne te ramènera pas à la maison, expliqué-je, tentant de composer une voix calme et déterminée.

-       Comment je vais faire ? J’y arriverai pas !

-       Après, tu vas faire connaissance avec les autres et tu te sentiras moins seul, dis-je.

-       C’est trop dur, je suis tout seul, assène t-il, plaintivement.

-       Allez, mon petit chat, tu vas sécher tes larmes et tu vas descendre un peu. Tu ne peux plus reculer, c’est ta dernière chance, tu sais bien. Je t’appellerai demain matin, promis.

-       Oui…

-       Allez… je te fais de gros gros bisous, je t’aime très fort.

-       Oui, à demain….répond t-il, la voix éteinte.

Je raccroche. Mon grand. Si malheureux et si loin. Impossible de le chouchouter, de le réconforter, de le serrer dans mes bras. Je ressens un manque terrible, un immense déchirement. Que puis-je faire pour le soulager ? Pour l’aider à passer le cap ? Il faut qu’il tienne, son avenir en dépend. Mes larmes si durement contenues, se libèrent. Ma fille me tend la main, m’embrasse, me jette un regard enveloppant, compatissant. Elle adore son frère, pourtant si envahissant, si compliqué, si fatigant. Même s’il occupe tout l’espace, même si ses parents ne sont jamais totalement disponibles pour elle. Régulièrement, elle revendique sa place, clame haut et fort qu’elle étouffe dans cette famille. J’ai l’habitude de lui répondre qu’Erwan nous demande beaucoup d’attention parce qu’il est malade. Mais que par ailleurs, nous sommes tellement heureux d’avoir une petite fille comme elle, en bonne santé et pleine de vie.

Après une nuit emplie de cauchemars d’abandons, je me réveille, le cœur au bord des larmes. Je téléphone à Erwan. Il ne répond pas. J’essaye une deuxième fois. Même constat. Je décide alors d’appeler les infirmières.

-       Bonjour madame. Je suis la maman d’Erwan qui est entré hier dans votre service. Je viens prendre des nouvelles. Hier soir, il n’allait pas bien du tout, dis-je, la gorge nouée.

-       Oui, Erwan. Je l’ai vu passer ce matin, il est allé prendre son petit déjeuner au self. Il avait l’air bien. Ne vous inquiétez pas, nous en prenons soin, répond t-elle.

-       Ah ! Je suis si contente. Il avait l’air tellement mal, hier soir.

-       Tout ira bien, ne vous en faites pas.

-       Je vous remercie. Excusez-moi.

-       Je vous en prie.

Quel soulagement ! Au fond, Erwan a des ressources insoupçonnées. Il s’est pris en main, il veut avancer. Les premiers jours s’écoulent, nous l’avons régulièrement au téléphone, sa voix est bonne. Quand il revient le premier week-end, il est plutôt en forme. Il raconte qu’il a fait la connaissance de quelques filles de son service et qu’elles ont l’air sympa. Plutôt rassuré car il s’attendait à ne croiser que des « gogoles » . Il a quand même surpris une patiente, en larmes, qui frappait fébrilement à la porte du psychiatre, en proie semble t-il, à une souffrance intense. Une autre, aux longs cheveux noirs ébouriffés,  hurlait dans les couloirs, donnait rageusement des coups de pieds contre les murs si bien que les infirmières ont du la maîtriser. Ces patientes ont été envoyées à l’unité post-aigüe, sorte de sas de décompression pour les adolescents en état de crise. Mais la plupart du temps, selon Erwan, les couloirs et les chambres sont plutôt calmes.

Les semaines s’enchaînent et Erwan semble apaisé. Il a trouvé un autre « nid » qu’il partage, avec bonheur, avec une flopée de copains et de copines surtout. Des jeunes qui lui ressemblent et avec qui il peut échanger, sans avoir honte. Tous logés à la même enseigne. Coupé du monde depuis si longtemps, il veut rattraper tout le temps perdu. Des discussions interminables, jusque tard le soir, avec Paul notamment, un nouveau complice, sensible et « écorché vif » comme lui. Sa soif d’Internet s’est transformée en soif des autres. Il commence à participer à des ateliers de djembé, à jouer au foot.

Nous avons l’impression qu’il s’est épanoui. Lorsque nous rencontrons le psychiatre, il nous met en garde et nous demande de tempérer notre enthousiasme car Erwan, malgré « la lune de miel » après son arrivée reste très défensif. Il continue de jouer son rôle d’ado indéfectible. Sa carapace est efficace, elle fait illusion. Les infirmières commencent même à s’interroger : « Que fait Erwan dans cet établissement ? Il est gentil et calme, très poli, généreux, à l’écoute des autres, toujours prêt à tendre une oreille attentive aux confidences de ses amis moins bien lotis ». L’équipe soignante nous complimente sur la bonne éducation de notre fils. Quel baume au cœur ! Depuis combien de temps n’avons-nous pas entendu d’éloges sur notre fils ?

Un mois seulement à la clinique et tous les ennuis s’envolent ? Ce serait beaucoup trop facile ! Le psychiatre nous explique, qu’en réalité, il «  se cache ». Erwan refuse inconsciemment d’entrer dans une démarche de soin, il n’énonce qu’un discours factuel. Toutes ses angoisses, toutes ses peurs sont enfouies quelque part, complètement neutralisées. Il déploie beaucoup d’énergie à les refouler sans cesse. D’ailleurs, il est plutôt épanoui à la clinique mais dès qu’il sort avec nous au supermarché, par exemple, rien n’a changé : Erwan trépigne au bout de 5 minutes, complètement submergé et affolé par ses angoisses. D’autre part, il a très peu assisté aux cours, alors qu’il est dans une classe avec un effectif très réduit. Depuis longtemps déjà, Erwan éprouve d’énormes difficultés à se lever tôt, le matin. Aussi, il ne peut assister, d’ores et déjà, qu’aux cours de l’après-midi. Nous avons mis du temps à admettre que ce n’était pas de la paresse. En réalité, c’est complètement lié à sa phobie des sensations corporelles. Lorsque nous sommes fatigués, le matin au réveil, le corps émet des signaux auxquels nous ne faisons pas attention : la tête « dans le cirage », les yeux qui piquent, les jambes lourdes… Erwan, lui, décrypte inconsciemment tous ces signes pour se préparer à une éventuelle crise d’angoisse. Il ne peut toujours pas supporter de sentir la moindre faiblesse de son corps, sans paniquer. Comme le traumatisme, laissé par toutes les crises qu’il a endurées, a laissé une empreinte très pesante dans son inconscient, le moindre petit signe du corps réactive une peur viscérale et incontrôlable.

Mais c’est le début de tout un processus, il faudra que nous soyons patients. D’ores et déjà, nous sommes tellement heureux de le savoir inséré dans une collectivité où il peut entretenir des liens sociaux avec d’autres jeunes. Et le comble du bonheur ! Il nous annonce, au mois de Juin, qu’il a une petite copine dénommée Hélène. J’avais tellement espéré ce moment ! Désormais, Erwan fait beaucoup plus attention à son apparence, à sa garde-robe et à sa coupe de cheveux. Lors de ses années d’ « enfermement », il avait pris beaucoup d’embonpoint et cachait son corps derrière des vêtements très amples. Maintenant, il est en train de modifier peu à peu son look : il devient plus coquet, laisse pousser ses cheveux et affine sa silhouette en reprenant peu à peu les exercices physiques.

Après les grandes vacances, Erwan accepte très volontiers de retourner à la clinique pour se faire soigner et refaire, à nouveau, une première. En réalité, il est surtout ravi de retrouver ses amis et Hélène. Cependant, le contrat de l’établissement stipule qu’il ne peut espérer conserver sa place qu’à la condition de poursuivre sérieusement  sa scolarité. Le psychiatre, conscient des freins psychologiques mis en place par Erwan, l’avait laissé souffler les premiers mois. A la rentrée, l’équipe pédagogique est en droit d’exiger une certaine assiduité aux cours. Erwan est contraint désormais de se lever tous les matins et d’assister à tous les cours. Oubliée, la «  colonie de vacances » où il prenait du bon temps et où il se faisait plaisir. Ce contrat pose des jalons extrêmement contraignants, forcément problématiques pour Erwan. Et sa réaction est à la mesure de tout le poids de son  angoisse accumulée. Tous les matins, un infirmier le réveille avec insistance et le harcèle jusqu’à ce qu’il sorte du lit. Il y a des jours où Erwan peut se lever et d’autres où il est dans l’incapacité psychologique d’émerger. Il faut dire qu’il continue d’avoir un sommeil agité alors les nuits sont parfois courtes, troublées par de nombreux réveils. Alors, il se rendort et lorsqu’il se lève, il ressasse son échec. Quand il va aux cours, il a beaucoup de difficultés à se concentrer, à être disponible pour les apprentissages. Il n’est pas rare qu’il sorte au bout d’une heure ou qu’il n’assiste qu’à deux cours dans la journée. Son emploi du temps est criblé de trous pendant lesquels, il va s’enfermer dans sa chambre et ruminer son inaptitude. Cependant, privilège exceptionnel, la configuration de la clinique lui permet d’aller et revenir au lycée, quand il le souhaite, à tous moments de la journée. Au terme d’un trimestre, le conseil de classe avise Erwan qu’il doit faire des efforts pour être plus assidu et ponctuel. Dans le même temps, le psychiatre souligne le risque pour notre fils de s’enliser dans un symptôme qui peut devenir très invalidant. Est-ce vraiment ce qu’il souhaite ? Comment compte t-il construire son avenir ? A t-il vraiment l’intention «  d’avancer » pour avoir une vie sociale satisfaisante ? En somme, il est  temps qu’Erwan commence un vrai travail thérapeutique, qu’il fasse tomber la carapace, qu’ « il mouille sa chemise » pour dépasser ses peurs. S’occuper des autres, c’est bien gentil, mais c’est en réalité, un moyen d’occulter ses propres difficultés. Alors Erwan doit, en plus de voir le psychiatre, la psychologue, assister à des séances de psychodrame : il doit se mettre en scène avec d’autres, jouer son propre rôle dans des situations qui lui sont à priori insupportables et tenter de trouver des ressources pour apprendre à se défendre. C’est une période extrêmement douloureuse pour Erwan. Il est dans une impasse. D’un côté, il refuse viscéralement de se projeter dans une vie où il passerait ses journées, enfermé chez lui, devant un ordinateur ou une télé, et de l’autre, il est terrorisé à l’idée de devoir livrer et affronter ses angoisses dans des situations extrêmement pénibles. Il a bien compris qu’il est acculé à faire un choix et qu’il doit accomplir ce travail assez titanesque pour entrevoir une vie normale. Erwan frise la décompensation, la dépression. Il pleure beaucoup. Il se bat au quotidien avec ses démons. Tous les matins, il doit se forcer à aller en cours, maîtriser tant bien que mal ses angoisses qui lui collent à la peau, aller aux séances de psychodrame où il doit replonger dans le souvenir de ses peurs panique pour apprendre à les dompter. S’obliger à sortir de la clinique, à aller en ville, à prendre le tramway, à aller au restaurant, à retrouver les réflexes d’une vie ordinaire. Ses nuits sont peuplées de cauchemars. Régulièrement, Erwan est découragé. Il se dit qu’il ne pourra jamais mener une vie normale, que tout est bien trop compliqué pour lui. La notion même de « prendre plaisir » à sortir, à boire un verre est totalement exclue. Tous ses gestes sont étudiés, il est dans le contrôle permanent de ce corps qui fonctionne comme une entité indépendante. Son cerveau ne peut opérer aucun contrôle sur ses manifestations physiques. En état de crise, il sait parfaitement qu’il ne va pas mourir mais son cerveau « primitif» s’emballe, son cœur s’accélère très vite, sa tête se vide, ses jambes se dérobent comme s’il est, soudain, face à une bête féroce. Ce qui fait dire au psychiatre, Christophe André : « Il est à peu près aussi facile à un phobique de contrôler une attaque de panique qu’à un allergique de calmer une crise d’asthme ».

Le week-end, il rentre chez nous, exténué, impatient de retrouver la paix dans sa chambre. Alors, il se réfugie dans une espèce de réclusion où il s’enferme des heures à jouer de la guitare ou à construire très minutieusement des objets électroniques.  Il a juste besoin que nous le laissions tranquille, que nous soyons présents et attentifs à son combat, à ses interrogations. Un besoin, désormais irrépressible, de se confier, de nous inciter à retrouver les évènements de sa vie qui auraient pu provoquer sa maladie, de comprendre avec nous ce qui l’a conduit à un tel état. Nous essayons, tant bien que mal et parfois maladroitement, de répondre à ses questions, toujours sur nos gardes, de peur de générer plus encore de l’angoisse, de l’enfoncer dans la dépression. Nous avançons à tâtons, avec des mots choisis, prudence oblige. Il a besoin de pouvoir compter sur des parents solides et fiables. Malheureusement, notre équilibre a été largement ébranlé par toutes ces années de galère, dix ans déjà, et nous ne sommes pas toujours à la hauteur. Une question lancinante, terrible revient immanquablement : suis-je atteint d’une maladie mentale ? Vais-je devenir fou ? Est-ce que je ne vais pas devenir schizophrène ? Il est aux confins d’un état ultime de déstabilisation. Parce qu’ils l’asphyxiaient,  tous ses repères, ses attitudes, ses comportements sont remis à plat, il doit en changer.

Il faut dire qu’Erwan baigne dans un environnement peuplé de jeunes, à la marge de la folie, qui ont vécu des états extrêmes. Certains sont atteints de la terrible schizophrénie, même s’ils sont bien stabilisés par un traitement efficient. La plupart des patients de la clinique ont déjà effectué un  ou plusieurs séjours dans un hôpital psychiatrique et racontent, sans fard, les épreuves qu’ils ont traversé et à quel point  ils ont souffert. Avec beaucoup de lucidité, un langage honnête et avisé et une réflexion pertinente sur la vie. En quoi seraient-ils si différents de moi ? se demande Erwan. Ils vivent, réfléchissent et se comportent comme moi, après tout. Peut-être qu’un jour, je peux basculer dans cet état de crise qu’ils m’ont décrit et me retrouver, à mon tour, à l’hôpital psychiatrique.

De plus, Erwan a développé une empathie excessive pour les autres. Bien sûr, sa sensibilité et son émotivité sont à la source de sa maladie. Mais il est perpétuellement préoccupé ou inquiet pour ses amis qui sont évidemment tous fragiles, tout comme lui. Certains ont une addiction à l’alcool ou au cannabis. Alors il les surveille d’un œil, contrôle leurs sorties, les sermonne. Il tente de les raisonner, de leur expliquer la toxicité de ces produits mais il est malheureusement très souvent déçu par son impuissance. Certains replongent dans leurs addictions et sont alors exclus de l’établissement. Et c’est le drame. Erwan éprouve un chagrin immense parce qu’il a perdu un ami mais ressent aussi une énorme culpabilité, se reprochant de n’avoir pas su l’empêcher de replonger. Je ne cesse de lui répéter, assez égoïstement, qu’il ne peut pas porter toute la misère du monde sur ses épaules.

Qu’il ne peut pas courir après plusieurs lièvres à la fois, que sa priorité c’est d’abord lui-même. Et puis, toutes ces émotions l’épuisent, il n’a pas besoin de ça. Le travail qu’il doit accomplir pour lui-même est déjà suffisamment éprouvant. Cependant, je dois lui accorder que sa bonté envers les autres a permis, semble t-il , de sauver une vie. Erwan venait de discuter, à la clinique, avec un de ses copains, qui manifestement, était mal en point, sujet à la dépression. Quelques instants plus tard, il l’a vu sortir de la clinique. Etant donné la nature de la discussion qu’ils avaient eu ensemble, il s’est inquiété de savoir ce qu’il allait faire. Peu de temps après, il l’a suivi et l’a retrouvé… à califourchon sur le parapet d’un pont, prêt à sauter ! Bouleversé et le cœur palpitant, il s’est approché doucement vers lui tout en lui parlant. Avec l’aide d’ une passante qui s’est portée spontanément au secours de son ami, il a pu le neutraliser. Lors du week-end qui a suivi, Erwan était évidemment très secoué : « tu te rends compte, maman, si je n’avais pas été là, crois-tu qu’il aurait sauté ? »

 

 

 

 

 

Une place à tout prix

Classé dans : Non classé — 28 août, 2014 @ 7:33

 

       cliqnique

  Une amie me confie qu’elle connaît un adolescent, souffrant de dépression et d’alcoolisme, qui bénéficie d’une prise en charge très satisfaisante tant au niveau médical que pédagogique, dans une clinique à Grenoble. Elle m’explique aussi que ce jeune revient parfois bouleversé par les comportements de certains patients, souffrant de pathologies assez sévères, qui se manifestent par des actes violents voire suicidaires. Il me faudra quelques jours avant de faire le lien avec les difficultés de mon fils et d’effectuer des recherches plus poussées sur le net. Dans un premier temps, les pathologies décrites sur le site de la clinique pour y être admis, me conforte dans l’idée que mon fils n’y a pas sa place. On y parle de psychoses, de schizophrénies, de troubles bipolaires…. bref, des « vraies » maladies psychiatriques autrement plus graves que les phobies. Je retourne malgré tout régulièrement sur leur site pour m’en assurer. Dans le même temps, j’en discute avec ma famille et des amis très proches. Puis, l’idée fait peu à peu son chemin. Après tout, c’est l’établissement lui-même qui pourra me dire si oui ou non mon fils peut être pris en charge dans ce type de structure.

   Je téléphone au secrétariat à qui je demande la procédure à suivre : il me faut un dossier médical du psychiatre pour obtenir un rendez-vous. Il y a bien longtemps qu’ Erwan n’a pas vu son psy, mais à qui d’autre demander ? Il nous doit bien ça. Je lui explique donc, au téléphone, l’objectif de la démarche. Quelques jours plus tard, Erwan revient avec une ordonnance de quelques lignes préconisant une hospitalisation,  que nous renvoyons immédiatement à la clinique. Quelques semaines plus tard, nous recevons une réponse : « …Nous sommes au regret de vous dire que le dossier de votre fils n’est pas suffisant pour procéder à une admission dans notre établissement… » Nous sommes à la fois dépités et en même temps, paradoxalement, soulagés : après tout, si Erwan n’est pas suffisamment malade pour intégrer cette clinique, c’est plutôt une bonne nouvelle ! Cependant, c’est une fois de plus  un espoir qui s’évapore. Mes parents, très concernés par l’avenir de leur petit-fils, vont quand même se renseigner sur place et rapportent qu’il faut, en réalité, monter un vrai dossier beaucoup plus élaboré pour obtenir un rendez-vous. Nous transmettons l’information au psychiatre d’ Erwan qui accepte « généreusement » d’ajouter trois lignes à son ordonnance. Ce qui donne lieu évidemment à un nouveau refus. Je n’ai pas d’autre solution en réserve. Je ne peux plus supporter de voir le visage de mon fils ravagé par l’angoisse. Alors je m’obstine car je suis désormais convaincue que cette clinique est sa dernière chance :

« Monsieur,

Je me permets de vous écrire à nouveau au sujet de mon fils Erwan Alaoui (dont le dossier a été refusé) parce que son état s’est dégradé depuis notre précédent courrier…

Il  est victime de crises d’angoisse à la maison alors qu’il n’en faisait plus depuis longtemps. Il n’a même pas pu monter en voiture avec ses grands-parents pour aller à Grenoble à 1 heure de route. Il est extrêmement angoissé actuellement car il vient d’avoir 18 ans et il réalise qu’il a atteint l’âge de découvrir de nouvelles expériences qu’il est incapable d’accomplir. Symboliquement, c’est un cap très difficile pour lui car il songe à toutes ces échéances qu’il a manquées :

    -  les épreuves du bac

    -  la journée d’appel pour le service militaire

 - le  job d’été auquel il n’a pu se rendre qu’une demie-journée

Tout cela lui paraît insurmontable , c’est  trop de stress. Couper le cordon lui serait vraiment bénéfique. Il le souhaite de tout cœur car il sait bien qu’il doit passer par là pour grandir. Il comptait vraiment sur votre clinique pour s’en sortir. Nous avons été extrêmement déçus par votre réponse car on ne sait plus vers qui nous tourner. L’unité de traitement de l’anxiété à l’hôpital neurologique ne prend plus de rendez-vous. Nous ne pouvons pas le laisser s’enfermer à la maison sans rien faire. Moins il sort, moins il guérit, plus il s’enferme. En comptant sur votre compréhension, veuillez agréer, monsieur, nos salutations les meilleures…. »

 Ah ! Le troisième refus est motivé cette fois par une demande explicite de diagnostique « DSM » ( ! ) J’apprends, sur le net,  qu’il s’agit d’un outil de classification américain pour définir les troubles mentaux. Il y a un certain nombre de catégories parmi lesquelles apparaît « le trouble panique avec agoraphobie » à laquelle semble correspondre mon fils. Pour porter un diagnostique sérieux et fiable, il faut constituer un dossier conséquent et argumenté répondant à des questions précises sur « l’histoire de la maladie, les antécédents familiaux, la situation familiale et sociale, le fonctionnement global …». Mais quel est donc le psychiatre qui connaît suffisamment Erwan pour compléter toutes ces rubriques et qui voudra bien consacrer au minimum trois heures pour le faire ? En tout cas, le dernier psy en date est d’emblée écarté, car jusque là, il n’a vraiment pas fait les preuves de son professionnalisme. Nous n’avons plus du tout de contact avec les précédents. Seul, notre médecin généraliste connaît bien Erwan mais il ne peut, en aucun cas, constituer ce dossier colossal.

 Il me reste une seule chose à faire : monter moi-même ce dossier et le soumettre au médecin pour qu’il le signe. Et je m’y attèle très rapidement. Je passe des soirées entières à reconstituer l’historique de la maladie, à essayer de dater les évènements, d’utiliser des mots savants pour simuler les paroles d’un expert et de décrire avec le plus de neutralité possible les dysfonctionnements familiaux : «  Erwan est né d’un père Marocain, issu de la campagne dans le Moyen Atlas… des parents analphabètes, il est le seul de la fratrie à faire des études supérieures, il n’a pas connu son propre père… il part en France à 18 ans après le bac pour faire ses études….La mère est issue d’une famille très catholique pratiquante…beaucoup de conflits avec sa propre mère… La grossesse s’est passée dans un contexte difficile : la mère institutrice travaille à 80 kilomètres de son domicile, loge dans un foyer la semaine, le père travaille au Maroc… La mère est assez déprimée, elle vit assez mal cette période… Erwan a une phobie des sensations corporelles, il redoute des malaises qui pourraient annoncer un début d’attaque de panique… »

 Bref, je tente de porter un diagnostique qui paraisse crédible en essayant d’imiter le langage des professionnels. Puis, le médecin ayant accepté gentiment de valider le dossier, je l’envoie à la clinique. Quelque semaines plus tard, nous recevons enfin un courrier nous conviant à un entretien préalable à l’admission. Euréka !!

 Désormais, il va falloir convaincre Erwan de nous accompagner à ce rendez-vous. Lorsque je l’informe, sa première réaction est de fondre en larmes. Certes, il a conscience que ce rendez-vous est une chance inouïe et inespérée mais dans les faits, s’imaginer hospitalisé à plein temps dans une clinique à cent kilomètres de chez lui est, de prime abord, extrêmement angoissant. Il me répond qu’il ne pourra jamais supporter de se séparer de nous, de sa chambre, de ses repères, qu’il va être enfermé avec des « gogoles », qu’il n’est pas fou, que ça va être pire encore. Je passe beaucoup de temps à essayer de  lui faire admettre l’idée, à lui faire comprendre qu’il n’a plus le choix, que c’est sa dernière chance et qu’on a épuisé tous les autres recours. Pour le familiariser avec les lieux, je lui montre sur le net quelques photos du bâtiment, des chambres individuelles apparemment  agréables et bien aménagées et du magnifique parc arboré. Quelques jours plus tard, il me semble qu’Erwan commence à apprivoiser petit à petit cette idée. J’ai même le sentiment qu’ il paraît plus gai, plus léger.

 Le rendez-vous tant attendu arrive enfin. Hier soir, Amine et moi étions très inquiets : Erwan acceptera t-il de se lever le lendemain matin, de monter dans la voiture ? Nous avons peu dormi. Finalement, à notre grand étonnement, Erwan s’est levé sans problème. Nous sommes partis, tous un peu tendus et soucieux. Nous avons peu échangé dans la voiture. Juste quelques mots pour se rassurer et faire baisser la tension. Nous arrivons sur le parking. Le portail est grand ouvert. A l’entrée, chacun lit en silence la plaque « Etablissement Soins-études, Fondation Santé des Etudiants de France, annexe du lycée Champollion ». Ouf ! On ne mentionne pas le mot tant redouté. Qui allons nous croiser ? Du personnel en blouse blanche ? Des jeunes au regard hagard ? Nous descendons de la voiture et marchons prudemment jusqu’à la porte d’entrée. Le bâtiment est blanc et imposant. Les façades sont couvertes de nombreuses fenêtres ornées de stores bariolés et de charmants petits balcons. Nous apercevons trois adolescents à l’allure banale, assis sur un banc, en train de fumer une cigarette. Ils nous saluent poliment. Nous entrons dans un  grand hall lumineux et circulaire.  Nous nous signalons à la standardiste derrière un guichet. Elle nous prie de nous asseoir et d’attendre le psychiatre qui va nous recevoir. Nous patientons une vingtaine de minutes puis une jeune femme à l’allure avenante surgit, nous salue et nous demande de la suivre. Nous empruntons alors des couloirs et des escaliers clairs et bien entretenus. Nous notons au passage que les escaliers extérieurs sont recouverts d’un grillage. Elle nous fait asseoir dans son bureau. Elle prend un dossier dans lequel j’aperçois le certificat médical détaillé que j’avais produit. Elle se présente comme étant le psychiatre chargée des admissions puis commence à nous demander des précisions sur différents points évoqués dans le dossier.

 Nous répondons avec beaucoup d’empressement et de zèle. Nous voulons faire bonne impression, nous donner toutes les chances d’inciter cette femme à prendre notre fils. A notre tour, nous posons quelques questions sur le fonctionnement de l’établissement. Nous apprenons qu’ils accueillent des jeunes en hospitalisation librement consentie à partir de 15 ans ayant des troubles psychologiques ou psychiatriques, allant de l’anorexie à la schizophrénie, qui doivent être suffisamment stabilisés pour être en mesure de suivre des études. Cette clinique est semble t-il un stade après l’hôpital psychiatrique, après un état de crise. Elle nous explique également qu’ il y a plusieurs types de prise en charge : hospitalisation de jour, de nuit, à la semaine, à temps plein et une unité post-aiguë. A la fin de l’entretien, elle nous confirme qu’Erwan a bien sa place dans cet établissement. Mais il faudra patienter au moins deux à trois mois avant de pouvoir l’accueillir car il y a déjà beaucoup de jeunes sur la liste d’attente. De plus, ils rencontrent actuellement des difficultés importantes liées à des restrictions budgétaires et des fermetures de postes. Nous repartons malgré tout extrêmement soulagés car nous avons enfin obtenu une place dans cet établissement qui nous paraît vraiment sérieux et tout à fait adapté pour la prise en charge d’Erwan.

 Quelques semaines plus tôt, le proviseur de l’ancien lycée d’Erwan avait très aimablement accepté de modifier la décision d’orientation sur le bulletin scolaire de notre fils, pour qu’il puisse intégrer une première ES. En effet, la filière STI  n’existe pas non plus à la clinique.

Puisque nous savions qu’Erwan devra patienter au moins deux mois avant de commencer sa scolarité, je décide de commander à nouveau des cours du CNED pour qu’il se mette d’ores et déjà dans le bain. Je prévois également de faire venir des professeurs à domicile. Erwan me hurle haut et fort que ces tentatives sont tout à fait inutiles parce qu’il est totalement incapable de fixer son attention sur un cours quel qu’ilsoit et de se concentrer plus de dix minutes. Mais les mères sont toujours butées et d’un optimisme indécrottable !  Je m’entête et je lui concocte même un emploi du temps hebdomadaire.

Le prof de Sciences économiques s’annonce pour faire son premier cours à la maison. Erwan dit qu’il est complètement déconnecté, qu’il ne peut pas le recevoir, qu’il se sent mal. Je ne veux pas  annuler le rendez-vous, j’insiste. Pendant l’attente, la tension monte, mon fils s’agite, se plaint de maux de ventre. Lorsque l’enseignant arrive, je les installe dans la chambre d’Erwan. Alors que je ferme la porte, je peux apercevoir le visage crispé de mon fils qui me fait face. Quelques minutes plus tard, alors que je remonte porter un café au professeur, je remarque qu’Erwan est extrêmement angoissé. Il se mord nerveusement les lèvres et son regard est très fuyant. Il me demande s’il peut prendre un verre d’eau. En sortant, il me souffle qu’il ne peut pas rester une minute de plus face à cet homme parce qu’il est en train de faire une crise d’angoisse. Le professeur a bien perçu le trouble de mon fils, il m’interroge d’un regard bienveillant et compatissant. Je suis bien forcée d’interrompre le cours en lui expliquant pudiquement les difficultés de mon fils. Ce devait être le tout premier cours d’une longue série : il sera en réalité l’unique et le dernier. Inutile de continuer, Erwan n’est pas en état de suivre un cours, y compris seul et à domicile. Il faut reconnaître que c’est assez difficile à admettre.  On peut désormais compter sur les doigts d’une main,  les situations qui ne l’angoissent pas : être à la maison, dans le  jardin, seul ou avec sa famille, devant un ordinateur ou une télé. Son environnement est de plus en plus étriqué à l’âge où il devrait au contraire multiplier les expériences, faire diverses rencontres et satisfaire une curiosité exacerbée.

 Les jours passent, les semaines se succèdent et Erwan, imperméable à toutes mes sollicitations, continue de passer toutes ses nuits sur son ordinateur et toutes ses journées à dormir. Il grignote tout le temps, il a beaucoup grossi. Nous sommes dans l’attente d’une échéance qui devrait, à terme, nous permettre d’apercevoir enfin du ciel bleu. Nous attendons avec impatience le fameux délai de trois mois, convaincus que nous arrivons désormais au bout de notre peine. Mais le quatrième mois se termine puis le cinquième puis le sixième ….. et toujours pas de nouvelles.  Nous téléphonons fiévreusement à plusieurs reprises au secrétariat de la clinique qui nous répond à chaque fois que les places sont très rares du fait de difficultés financières et d’un manque cruel de psychiatres.

 Il faudra attendre début Mai … soit huit longs mois interminables, avant que nous recevions enfin la bonne nouvelle ! L’année scolaire est fichue mais ce n’est plus la priorité. Désormais, Erwan doit surtout se soigner pour se construire un avenir. Pour retrouver un équilibre, couper le cordon, se refaire des copains, rencontrer une petite amie, sortir au cinéma, au restaurant, prendre le train, aller dans un supermarché, refaire du sport… Très vaste programme en perspective ! Il est  admis en hospitalisation à temps-plein, ce qui signifie qu’il n’aura qu’une permission de 24 heures chaque semaine. Pour combien de mois, d’années ? Nous ne savons pas. Certes, Erwan a eu beaucoup de temps pour s’y préparer mais pourra t-il le supporter ? L’admission se fait sur la base du volontariat. Personne ne le retiendra de force s’il ne veut pas rester. Il est libre de rentrer et sortir, à sa guise. Mais a t-il le choix ? C’est sa toute dernière chance de retrouver une vie normale.

Désocialisation

Classé dans : Non classé — 28 août, 2014 @ 7:18

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A la rentrée, nous le réinscrivons en première puisqu’il n’a pas pu passer les épreuves du bac. Sans grand espoir. Erwan commence à accumuler un certain retard scolaire et nous sommes de plus en plus préoccupés par son avenir.Comme on pouvait s’y attendre, il ne met pas les pieds au lycée. Pas même une journée.

 C’est devenu pour lui une épreuve insurmontable, quelque chose de complètement utopique. Se retrouver assis au milieu d’une classe entouré d’adolescents débordant d’énergie est, ni plus ni  moins, de l’ordre du rêve ou du fantasme. On a pensé qu’il pourrait intégrer un cursus scolaire plus court mais en réalité, il n’est pas en mesure de suivre aucune formation, ni même de se lever le matin, ni de se déplacer seul, encore moins de rester sur un lieu de travail quel qu’il soit.

 Fin octobre, le proviseur du lycée me suggère, avec beaucoup de tact, de le déscolariser pour libérer une place. Un nouveau pas vers la désocialisation est franchi. Sans rancune, j’envoie un petit mot au lycée pour remercier le CPE, l’équipe, le proviseur et surtout l’infirmière pour  l’attention et la patience dont ils ont fait preuve. Lorsque nous sommes confrontés à des épreuves, nous ne pouvons oublier les paroles de réconfort de ceux qui ne nous ont  pas jugé et ont fait l’effort de comprendre notre situation.

 L’horizon est complètement bouché, j’ai frappé à de nombreuses portes de thérapeutes mais aucun n’a pu apporter un réel soulagement à Erwan. Bien au contraire, la maladie s’est chronicisée, elle a envahi toute sa vie. Il est arrivé à un tel point qu’on ne peut envisager sérieusement une amélioration en consultant un psy, 20 à 30 minutes par semaine. Il va falloir se résoudre à envisager un suivi beaucoup plus intensif. Je commence à explorer, avec beaucoup de réticence et d’anxiété, des voies telles que l’hospitalisation, forcément effrayante et redoutable pour notre fils. Comme tout le monde, j’ai entendu parler de structures accueillant des adolescents fragiles à Paris ou à Marseille. Mais je ne trouve rien de comparable à Lyon, pourtant la deuxième plus grosse ville de France. Il existe bien des hôpitaux psychiatriques qui ont des services prévus pour intégrer des adolescents mais ceux-ci sont affectés par des maladies mentales avérées telles que des psychoses ou des schizophrénies. Bien qu’aucun diagnostic vraiment sérieux et fiable n’ait été posé sur notre fils, nous ne pensons pas qu’il relève de telles structures. Il n’est pas à priori suicidaire et n’est pas susceptible de mettre en danger les autres. Par contre, il est en grande souffrance et il devient urgent de trouver une solution. Je passe des heures sur Internet à chercher un établissement hors de Lyon qui pourrait lui convenir.

Lorsqu’ Erwan était au collège, nous étions allés nous renseigner dans une clinique de l’Ain qui prenait en charge les jeunes ados ayant des problèmes de comportement. A l’époque, nous avions été littéralement choqués d’entendre les propos du médecin qui nous avait accueilli : « Le plus souvent, les jeunes qui atterrissent ici nous arrivent d’établissement psychiatriques et pour ceux qui n’en proviennent pas, en général quand ils arrivent ici, ils ont une phase de décompensation qui les conduit, au bout du compte, à l’hôpital psy». Nous étions repartis en courant ! Mais aujourd’hui, la maladie d’ Erwan s’est aggravée et nous sommes prêts à envisager maintenantdes recours qui nous semblaient autrefois complètement insupportables. Nous recontactons alors, la mort dans l’âme, cette clinique. Elle nous répond qu’elle accueille uniquement les ados de 12 à 17 ans inclus. Erwan est trop vieux !

 Les semaines passent. Pendant qu’Amine, Sofia et moi allons au travail ou à l’école, Erwan s’enferme de plus en plus.

 Il est cloîtré chez nous quasiment 24 heures sur 24.

 Malgré les avertissements des amis ou de la famille qui rendent l’ordinateur responsable  de son enfermement, nous le laissons passer des heures sur cet engin.

Que lui reste t-il ?

Que peut-il faire d’autre ?

Au moins, il peut entretenir des liens avec d’autres internautes. Sur un jeu interactif qu’il pratique bien douze heures par jour, il a atteint un stade inouï tant d’un point de vue stratégique que de la dextérité de ses doigts. Ainsi, son niveau d’expertise reconnu et loué par d’autres jeunes rencontrés sur le net lui redonne un peu l’estime qui lui fait tant défaut. Ce réseau  d’internautes s’est construit tout un environnement virtuel qui donne du sens à leur vie. Sur l’écran, chacun est représenté par un personnage identifiable par des signes distinctifs : Erwan s’est choisi étrangement un accoutrement vestimentaire moyenâgeux.  Il s’identifie complètement à ce personnage à qui il donne des pouvoirs extraordinaires, une force spectaculaire et des rôles homériques. Tout le contraire de ce qu’il est en réalité. Dans la vraie vie, Erwan est devenu un être extrêmement vulnérable qui a peur de tout, y compris de lui-même. Peur de ses émotions, de ses sensations physiques.

Erwan a rendez-vous quotidiennement avec ce qu’il appelle « ses  potes », à toute heure du jour et de la nuit. Chaque soirée est rythmée par des matchs extrêmement importants qui, parce qu’ils lui donnent accès à des privilèges de plus en plus décisifs, il ne peut les manquer sous aucun prétexte. Comme ces matchs tombent au moment du dîner, Erwan ne partage même plus ses repas avec nous et je regrette amèrement qu’il ne profite même pas de ces moments de convivialité. La plupart du temps, désolée qu’ Erwan ne mange pas de repas équilibrés, je lui apporte un plateau-repas, malgré la réprobation de mon mari.

        Le soir, lorsque nous allons nous coucher, nous lui demandons d’éteindre son ordinateur et de se préparer pour dormir. Une demie-heure plus tard, nous insistons. Et ce manège peut durer jusqu’à minuit ou une heure du matin jusqu’à ce que mon mari bondisse du lit, crie un bon coup et éteigne rageusement l’ordinateur. Alors notre fils se met à hurler, à cogner la porte, à lancer ce qui lui passe sous la main puis sanglote de dépit et de chagrin. Notre fille, stoïque, habituée depuis tant d’années à ces dérapages, maugrée discrètement qu’elle voudrait bien dormir. Fatigués et las, nous finissons aussi parfois par nous endormir, nous efforçant de faire abstraction de la scène dramatique qui se joue à côté.

 Bientôt, Erwan se met à vivre de manière complètement décalée. Le matin, quand nous nous levons pour aller travailler, il vient à peine de se coucher et lorsque je rentre de l’école vers 17 heures, il vient juste de se lever. Au fond, ce rythme lui permet d’échapper à de longues journées solitaires, à s’épargner le constat d’une vie sans piment, d’une « no-life » comme son ami fidèle lui répète.

 De plus en plus, nous sommes convaincus que notre fils nous échappe complètement et vit en marge de la vraie vie. Pourra t-il un jour reprendre contact avec la réalité ?

L’équipe pédagogique

Classé dans : Non classé — 28 août, 2014 @ 7:13

 

        dessin-équipe

Les semaines passent, nous arrivons au troisième trimestre et nous assistons, totalement impuissants, à l’inévitable décrochage scolaire de notre fils et à sa désocialisation programmée.

Il ne met quasiment plus les pieds au lycée et ne sort pratiquement plus de la maison. Il refuse d’aller faire une course, d’aller au cinéma, au restaurant, de prendre le bus et même souvent de se mettre à table avec nous. Il passe ses journées, enfermé dans sa chambre, devant son écran d’ordinateur à faire des jeux et à tenter de préserver le lien très fragile et fluctuent, le seul qui lui reste, avec d’autres jeunes internautes de son âge. Il écoute la radio ou de la musique en permanence et fait fonctionner un ventilateur jours et nuits pour ne pas entendre les bruits de son  corps. Surtout ne pas cogiter, ne pas réfléchir, chasser à tout prix les mauvaises pensées.

   Il n’est pas rare de surprendre notre grand gaillard de fils de 17 ans, en pleine nuit à 2 ou 3 heures du matin, planté devant notre lit, avec une mine désolée et contrite : il a fait un cauchemar ou une crise d’angoisse, il est très mal, il pleure beaucoup, il dit qu’il n’en peut plus, que c’est de pire en pire, qu’il ne pourra pas tenir longtemps, qu’il ne peut pas continuer à vivre comme ça. Alors je lui masse longuement les mains en cherchant des paroles de réconfort puis il prend ma place dans notre lit auprès de son père alors que je vais me recoucher dans le sien. Nous essayons tant bien que mal de retrouver le sommeil, de chasser promptement les idées noires puis le réveil sonne et nous devons nous lever pour aller travailler, tenter d’effacer les traces d’une nuit morose et feindre d’imaginer que nous pourrons faire bonne figure devant les collègues.

 Face à ses  absences désormais interminables au lycée, je me sens dans l’obligation de proposer une alternative à l’équipe pédagogique qui de son côté, semble avoir baissé les bras et renoncé à exiger une fréquentation scolaire minimum. Le CPE a fait son boulot pendant des mois et des mois en me signalant systématiquement les absences de mon fils et en s’enquérant de leurs motifs. Il a toujours été patient et compréhensif et parfois plus que ça encore quand il avait au bout du fil, une mère en pleurs, complètement abattue et découragée.

   Je prends donc rendez-vous avec le proviseur et nous réussissons à convaincre Erwan de nous accompagner à cette rencontre. Lorsque nous arrivons dans la salle de réunion, nous sommes impressionnés de voir l’équipe au complet tous assis autour d’une grande table ovale. Comme cette rencontre est à mon initiative, le proviseur me demande d’exposer ma requête. Je prends mon courage à 2 mains et je tente d’expliquer, la voix un peu chevrotante :

-          Alors voilà, étant donné la tournure que prennent les évènements, que la fréquentation scolaire de mon fils devient alarmante, j’ai pensé qu’on pourrait peut être envisager un aménagement de sa scolarité, de privilégier par exemple certains cours fondamentaux et éventuellement d’en suspendre d’autres quitte, si vous êtes d’accord, à les récupérer par exemple au secrétariat.

Les visages sombres autour de la table me regardent avec gravité . Erwan, quant à lui, regarde sous la table. Je poursuis, plus embarrassée encore :

-          Il me semble que le rythme actuel est beaucoup trop lourd pour Erwan et qu’un emploi du temps plus allégé pourrait peut être lui permettre d’aborder la semaine avec plus de sérénité et on pourrait alors espérer une assiduité plus importante.         

Après quelques minutes de silence où les regards se jaugent, le proviseur parle à son tour avec une voix posée et douce :

-          Ecoutez madame, j’ai bien conscience des difficultés de votre fils, je connais bien son dossier mais je ne comprends pas très bien le sens de votre requête car je ne vois pas en quoi un tel dispositif va l’aider. D’ores et déjà, il vient aux cours quand il le souhaite, selon son bon vouloir, l’administration tolère ses absences, qu’est-ce que ça va changer ?

C’est alors que le professeur principal d’ Erwan qui enseigne la mécanique, prend la parole et le ton monte immédiatement d’un cran. 

-          Je ne comprends pas très bien pourquoi nous sommes réunis. Pour moi,  Erwan n’est pas tel que vous le décrivez. Vous le ménagez beaucoup, il vous mène en bateau, il fait surtout de la comédie car moi je vois en classe un élève plutôt laxiste, voire paresseux. Certains jours, il fait même l’imbécile en cours, franchement vous l’écoutez trop. On en fait toute une histoire, il faut qu’il se bouge, c’est tout.

Je regarde Erwan qui a levé la tête et je remarque qu’il a les larmes aux yeux. Il l’aime bien ce prof. Je n’y tiens plus, ma vue se brouille, ma gorge se noue, je déglutis autant que je peux pour ravaler les miennes. Mon mari, pendant ce temps,  tente d’expliquer à ce prof qu’ Erwan a une vraie phobie scolaire, que ce n’est pas du cinéma mais j’entends à peine les paroles qui s’échangent, trop occupée à gérer le chagrin qui me submerge, qui remonte d’un coup à la surface, face à tant d’incompréhension. Mes larmes débordent et inondent mes joues, je prends discrètement un mouchoir puis deux puis trois. Je suis tellement embarrassée que je me lève en bredouillant un mot d’excuse et je fonce vers la porte pour m’enfuir non sans remarquer le visage désolé de mon fils. Je me retrouve dans un sas, entre deux portes. J ‘attends de me calmer pour entrer à nouveau . Mais le flot de larmes continue encore et encore et semble ne plus pouvoir se tarir. J’ attends comme ça de longues minutes, coincée entre deux portes, entendant vaguement les échanges d’à côté. Je  suis vraiment très embêtée, j’ai envie de partir mais à ce moment là, mon mari entrouvre la porte et me souffle discrètement de revenir avec un air un peu réprobateur. Je le suis, humiliée,  les yeux très gonflés et rougis. J’assiste à la fin de la réunion sans broncher car l’émotion ne m’a pas quittée, je suis juste capable d’empêcher mes larmes d’affleurer. Finalement, aucun dispositif particulier ne sera mis en place. J’ai quand même le courage de demander, à la fin de la réunion,  un aménagement pour les épreuves du bac de français qu’ils m’accordent : le jour de l’examen, Erwan pourra travailler dans une salle avec un petit effectif et faire quelques pauses.

J’ai la naïveté de croire que cette rencontre a servi, semble t-il, à  faire prendre conscience d’une certaine réalité, à faire comprendre que la phobie scolaire, encore très méconnue, peut être très déstabilisante et invalidante.  A la fin de la réunion, j’ai pu apercevoir quelques visages empathiques … mais celui du prof de mécanique est resté totalement buté. Dommage que ce pédagogue ne soit pas en mesure d’ entendre les difficultés de ses élèves et de modifier son point de vue.

Finalement, le fameux papier pour l’aménagement des épreuves du bac n’aura servi à rien. Erwan ne va même pas se lever pour se rendre à l’examen.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le médecin scolaire

Classé dans : Non classé — 7 mars, 2013 @ 7:59

 

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Certes, Erwan retourne en cours mais son absentéisme est de plus en plus inquiétant.  Il supporte difficilement le nouveau traitement, il a des nausées à l’idée même de prendre les comprimés. Rares sont les semaines où il fréquente tous les cours de manière assidue. De toute façon, il n’ouvre jamais son cartable le soir, ses cours sont rangés de manière totalement anarchique, ses résultats scolaires sont désastreux. Il a complètement désinvesti l’école qui cumule tant de contraintes et d’exigences. Incapable de se concentrer, broyé littéralement par ses peurs et ses angoisses et toute son énergie annihilée. Par contre, rencontrer ses camarades de classe pour parler de choses anodines et légères reste une maigre consolation qui lui permet d’oublier ces foutues angoisses qui lui bouffent tant la vie.

Qui consulter désormais ? Nous sommes démunis : nous avons essayé plusieurs psychiatres, l’analyse comportementale, la thérapie familiale, le CMP…. Que nous reste t-il ?

Il ne reste plus que la solution des cours par correspondance qui nous avait été fortement déconseillé par les psys car elle conforte l’élève dans son enfermement et son isolement et va à l’encontre de la thérapie dite de confrontation à la situation anxiogène. Simplement, si aucun psy n’a pour l’instant aidé mon fils à apprivoiser sa maladie, je peux quand même essayer de sauvegarder  ses acquis scolaires en attendant  de trouver la bonne personne. Renseignements pris, je constate que la somme des cours représente un certain prix et qu’un certificat attestant que la maladie de mon fils provoque un absentéisme important peut diminuer notablement les frais. Je décide de prendre rendez-vous avec le médecin scolaire pour lui réclamer ce fameux certificat et en profiter pour lui demander quelles autres solutions il pourrait nous proposer en tant que médecin du lycée, normalement habilité à mettre en place des dispositifs pour les élèves malades.

Une fois de plus, j’implore mon fils de venir à ce rendez-vous qui va se tenir dans l’enceinte même du lycée, alors qu’il ne va plus en cours depuis des semaines. C’est toujours au prix d’énormes efforts qu’il finit par m’accompagner. Nous voici dans la salle d’attente où l’infirmière nous a priés très gentiment de nous asseoir. Nous attendons un long moment alors qu’ Erwan sent monter l’angoisse et  commence à s’agiter . Il se lève subitement, il tourne en rond :

-          Viens maman, on s’en va, je me sens pas bien, regarde mes mains, je tremble, je peux pas rester, dit-il nerveusement.

-          Le médecin va bientôt arriver, je t’en prie, patiente un peu.

L’infirmière qui avait sa porte ouverte vient lui porter gentiment un verre d’eau et lui dire quelques mots de réconfort. Enfin, le médecin, une femme au visage très marqué et à la mine très revêche, nous fait entrer dans son bureau. Elle commence :

-          Qu’est ce qui vous amène ?

-          Voilà, comme vous devez le savoir, mon fils a des problèmes de phobie scolaire, il a des crises d’angoisse à répétition et il manque énormément de cours. Je souhaiterais savoir si on peut mettre en place, au sein de l’établissement, une aide pour lui, je ne sais pas laquelle, je n’ai pas d’idée précise, dis-je timidement.

Elle sort un classeur de son bureau et commence à consulter des fiches puis marmonne :

-          Oui… Erwan Alaoui…. j’ai noté quelques remarques… Il est venu ici le 10 février… le 14 …, le 3 mars…oui, j’ai pas tellement d’informations le concernant…. d’accord, j’ai noté là une tension de 8… bon, j’ai pas grand chose finalement, finit-elle par dire, en nous regardant avec des yeux presque méfiants.

-          Oui, enfin, le proviseur a du vous faire passer aussi un certificat médical de son psychiatre attestant de ses problèmes d’anxiété et de toutes les conséquences que ça peut entraîner notamment au lycée.

-          Oui…. je l’ai là sous les yeux ….. je soussigné…, bon d’accord mais vous voulez quoi au juste ? demande t-elle sur un ton un peu péremptoire.

-          Comme je vous l’ai dit, je voudrais trouver une solution pour mon fils car son état se dégrade, j’ai entendu parler de dispositifs, proposés par l’Education nationale, pour les enfants malades. Est-ce que mon fils ne pourrait pas en bénéficier ?

Elle prend subitement un air outré et s’exclame :

-          Ah non ! Vous n’y êtes pas du tout ! Ce dont vous parlez c’est pour les jeunes vraiment  malades qui sont victimes d’une grave maladie comme un cancer ou d’un handicap moteur. Votre fils ne rentre pas du tout dans ce cadre là ! assure t-elle.

Elle regarde furtivement Erwan qui regarde ses pieds et ne dit rien.

-          Oui, mais moi je fais quoi avec mon fils, il faut bien que je trouve une solution, je ne vais pas le laisser s’enfermer et le regarder faire. Il a bien une maladie  psychologique qui le pénalise énormément, finis-je par dire avec agacement.

Elle a un mouvement de recul et nous scrutant avec ses petits yeux soupçonneux, nous déclare :

-          Moi, à mon niveau, je ne peux rien faire. Il n’y a pas grand chose dans son dossier, c’est pas bien méchant, il faut que votre fils se secoue un peu, c’est tout !

Puis se tournant vers Erwan :

-          Hein, jeune homme, il faut avoir un peu de courage dans la vie !

Mon fils lui jette un œil mauvais et ne daigne pas lui répondre. Moi, je sens la moutarde me monter au nez et mes mains se crisper. J’ai envie de fuir cette mégère. Cette femme est tout de même médecin scolaire, aurait-elle un poste d’adaptation en raison d’une incompétence manifeste? Pourquoi est-elle si déplaisante et méfiante, à la fin ? Qu’avons-nous à nous reprocher ? De quoi a t-elle peur ?  Mais j’essaye de me raisonner parce qu’il faut que je fasse le tour de la question avant de sortir. Je tente de reprendre le plus calmement possible :

-          Est-ce que éventuellement, vous pourriez me fournir un certificat attestant des nombreuses absences de mon fils au lycée, ainsi je pourrais l’inscrire à des cours par correspondance moyennant un coût abordable ?

-          Oh là là, non non, je fais pas ça moi ! Je ne connais pas suffisamment votre fils et puis il y a rien dans le dossier. Non, non, je signe rien, moi ! répond t-elle, très agressive.

J’ai envie de la claquer. Pourquoi tant de réticence ? Je veux juste inscrire mon fils à des cours par correspondance ! Je respire un bon coup et j’insiste :

-          Je vous demande juste d’écrire 3 mots et noter les absences répétées de mon fils.

-          Non, non, allez demander ça au CPE ou au proviseur si vous voulez, moi je peux rien faire, c’est comme ça, répond t-elle, sur la défensive.

Alors là, j’en ai assez, je n’arrive plus à contenir ma colère, je me lève subitement, je dis à Erwan d’en faire autant et nous partons en claquant la porte, sans même la saluer.

Immense fatigue

Classé dans : à l'ecole — 8 mai, 2011 @ 7:11

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          Les derniers jours de vacances, de retour à la maison, Erwan commence à être nerveux, à souffrir d’insomnies, à avoir peu d’appétit. Il redoute le moment de retourner en cours d’autant plus qu’il a un souvenir cuisant de l’humiliation du mois de juin. Et si ça recommençait ?

Comment se présenter aux autres après avoir montré de lui une telle vulnérabilité ?

Le jour de la rentrée, je le réveille une première fois, puis une deuxième, il se rendort, je le secoue, je le rassure, je lui dis que tout ira bien, je le réveille à nouveau. Mon mari s’y met à son tour, commence à monter le ton, à l’extraire de son lit et à l’asseoir plus ou moins de force. Soudain, Erwan fond en larmes, il explique qu’il ressent une immense fatigue, que tout son corps semble lui échapper, que son cœur bat à 200 à l’heure, que ses mains tremblent, qu’il ne contrôle rien, qu’il ne peut pas faire autrement, que ce que nous lui demandons est purement inconcevable et insupportable. Alors nous l’écoutons, nous le regardons et nous sommes bien obligés de comprendre : il ne pourra pas mettre les pieds à l’école aujourd’hui.

Las, nous l’embrassons puis je lui dis de se rendormir, que c’est pas si grave, que ça ira mieux demain. Sauf que le scénario se reproduit le lendemain, le surlendemain, les semaines suivantes… Il reste toutes ces journées tout seul à la maison à se morfondre, à tourner en rond, à se culpabiliser de ne pas pouvoir surmonter ses peurs, à s’enfermer dans sa tanière, à se reprocher de nous causer tant de tracas. A notre demande, le médecin lui change son traitement.

Il faudra attendre un mois et demi avant qu’il puisse de nouveau fouler la cour du lycée.

Psychologie de la peur

Classé dans : psychiatres — 8 mai, 2011 @ 6:57

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       Lorsque nous partons en vacances, nous emportons toujours des bouquins sur le thème de la phobie, des angoisses ou autres. Cet été-là, j’emporte le livre « Psychologie de la peur » de Christophe André qui va littéralement changer notre regard sur la maladie de notre fils. Jusque là, sa pathologie était assez mal définie, tous les psychiatres qui l’avaient vu avaient utilisé des termes différents pour la définir : tantôt il s’agissait de « phobie scolaire », parfois « d’angoisse de séparation » voire  « de dépression masquée ». Je me surprenais même à envisager le pire, à me dire que mon fils serait en fait atteint d’une maladie mentale, d’un trouble psychiatrique peut être grave. Et cet été,  je tombe sur une page du livre de C. André qui décrit un trouble que je ne connaissais pas : « On définit l’agoraphobie par la phobie de se retrouver dans des endroits où la survenue d’une attaque de panique serait problématique : soit parce qu’il y serait difficile ou socialement gênant de s’échapper, soit parce qu’on pourrait ne pas être secouru si le malaise redouté s’avérait grave ». A la lecture de cette définition et de toutes les explications qui s’y rapportent, mon cœur s’emballe littéralement car je reconnais instantanément la maladie de mon fils. C’est une véritable révélation, je peux enfin mettre des mots sur tous ses comportements d’évitement qui jusque là n’avaient pas de lien cohérent. Je cours vite en parler à mon mari qui  partage mon enthousiasme. Même si l’auteur explique que cette pathologie est difficile à soigner, c’est un soulagement pour nous de savoir que notre fils souffre « simplement » d’une phobie qui se traite comme telle et non pas d’une maladie psychiatrique.

   Seulement, la révélation de la cause ne suffit pas pour guérir et l’état d’ Erwan ne cesse pas pour autant de se dégrader.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pétri d’angoisse

Classé dans : Angoisse — 3 avril, 2011 @ 8:03

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             Cet été là, nous partons en vacances à Pontivy chez une Bretonne avec qui nous avons fait un échange de maisons. Nous avons bien pris soin, avant de partir, de vérifier qu’elle nous autorisait à utiliser son ordinateur. Car Erwan ne peut absolument pas s’en passer : c’est devenu indispensable pour son équilibre. C’est une sorte d’exutoire qui lui permet pendant un temps d’échapper à la réalité, de réprimer ses pensées obsédantes, d’oublier ses peurs et de communiquer avec d’autres internautes. Les temps vides représentent une réelle menace, Erwan doit en permanence contrôler et maîtriser son esprit et son corps, il est désormais constamment pétri d’angoisse, la moindre petite contrariété peut avoir une incidence intolérable. Aussi, il limite ses déplacements, il refuse le plus souvent de sortir avec nous pour faire des virées à la mer, des balades à bicyclettes ou des visites au musée. A chaque fois, nous insistons mais sans succès. Nous sortons malgré tout parce qu’il nous devient vital de décompresser, d’avoir des moments de plaisir et de détente. Nous voulons aussi offrir à notre fille Sofia, qui a maintenant douze ans,  une vie à peu près normale. Elle se plaint de plus en plus de son frère qui prend décidément trop de place et qui occupe toutes les discussions. C’est une petite fille qui a grandi sans faire de bruit parce qu’elle n’avait pas le choix. Malgré ce contexte difficile, elle pousse plutôt bien et ça nous rassure. Souvent son frère nous dit qu’il l’envie, qu’il aimerait être comme tout le monde et nous laisser tranquilles. Avec des sanglots dans la voix, il nous dit qu’il est désolé de nous causer autant de soucis, qu’il a bien conscience qu’il représente un poids pour nous. Alors on lui répond qu’il dit des bêtises, que nous l’aimerons toujours, que notre amour est inconditionnel et que c’est notre devoir de parents de l’accompagner le mieux possible vers une vie épanouie.

Il a vécu tant d’humiliations qu’il a de moins en moins d’estime pour lui-même.

Classé dans : à l'ecole,Non classé — 24 mars, 2011 @ 8:04

  medocjeunes3.jpg       Evidemment, rien n’a changé, Erwan continue de s’absenter à l’école. Les troubles commencent même à s’étendre à d’autres situations. Difficile pour lui maintenant d’aller dans des grands magasins, les transports en commun ou au restaurant. Dès qu’il se sent coincé dans un lieu clos où il y a du monde, il a le cœur qui s’emballe, des fourmillements dans les mains et les jambes qui flageolent. Il a un besoin impérieux de fuir comme si sa vie en dépendait. Une espèce de panique irraisonnée comme s’il était face à une situation extrêmement dangereuse. On ne peut absolument pas le raisonner, son organisme s’est construit un mode de défense complètement disproportionné. Son cerveau sait qu’il ne risque rien mais son corps lui, réagit de manière totalement indépendante. La raison et les émotions sont complètement déconnectés. Nos paroles de réconfort sont vides de sens : il sait qu’il n’est pas en danger mais il est dans l’incapacité de commander son corps. Il ne se passe plus une semaine sans qu’il soit submergé par des émotions incontrôlables survenant dans des situations les plus banales. Bien entendu, il commence à avoir de sérieux problèmes d’appétit et de sommeil qui l’angoissent et nourrissent la spirale infernale. Cette énergie qu’il dépense au quotidien à contrôler ses émotions le fatigue énormément. Il y a des jours où ils s’écroule en larmes, où il baisse les armes, il n’a plus la force de lutter. La dépression le gagne inexorablement. Jusque là, il se sentait en sécurité à la maison, c’était devenu un des rares lieux où il pouvait être à peu près apaisé, sans risque d’être confronté subitement et sans raison à une montée d’angoisse. Maintenant, ces crises le surprennent à tout moment, n’importe où. Lorsqu’il est ainsi en proie à une attaque de panique à la maison, il redevient à 16 ans un petit garçon malheureux et désemparé qui a besoin qu’on lui parle doucement, qu’on lui masse les mains, qu’on le réconforte.

Un épisode particulièrement sévère qui survient à la fin de l’année va sérieusement assombrir son moral : alors qu’au lycée, il patiente tant bien que mal dans une file d’attente pour rendre ses manuels scolaires, soudain son cœur se met à palpiter, ses pensées à s’emballer et à s’embrouiller, il sent ses jambes se dérober et il s’effondre par terre, dans l’incapacité de se relever. Il reste là des minutes entières, allongé par terre, tous les regards braqués sur lui, obligé d’affronter leurs mines stupéfaites. Puis, quelqu’un le relève et l’accompagne jusqu’à la sortie. Cette nouvelle humiliation lui est insupportable.

 

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