La phobie scolaire

Le combat de mon fils pour sortir de son isolement et retrouver une vie normale.

Une autre vie

Classé dans : Non classé — 7 janvier, 2017 @ 19:14

 

chat-souriant

Depuis les vacances de Noël, Erwan va de mieux en mieux. Ses démons le taraudent moins souvent, il reprend peu à peu goût à la vie. La guitare est devenue une passion à temps plein. Perfectionniste, il peut passer des journées entières à jouer des morceaux sans relâche et à répéter des dizaines et des dizaines de fois, les passages délicats et ardus, à tel point  qu’il a atteint rapidement un très bon niveau. Le sport est devenu également une activité  régulière. D’ailleurs, sa silhouette s’est totalement transformée, il a retrouvé sa taille longiligne. Le plus extraordinaire,  c’est qu’il peut désormais prendre le tramway et le train alors que cette expérience  faisait partie autrefois d’une des épreuves les plus redoutables.  Il retrouve peu à peu les comportements d’une personne « normale » et, à chaque fois, ces avancées représentent pour lui des victoires fantastiques. Il ne faut pas imaginer que son stress a définitivement disparu dans ces situations. Il a simplement appris à gérer une angoisse maximum pour faire toutes ces actions anodines. En apparence, Erwan donne l’impression d’un jeune homme qui maîtrise parfaitement ses émotions. En réalité, il explique que, dans ces situations, son cerveau « bouillonne » et qu’il doit contrôler son émotivité extrême avec des attitudes qui, avec le temps et l’entraînement, se sont révélées à peu près efficace. Par exemple, lorsqu’il est assis dans un lieu clos et qu’il sent monter l’angoisse, il colle discrètement, à plusieurs reprises, la manche de son sweat sous son nez. Ce geste permet de réduire son oxygène et de limiter l’emballement de son cœur.

Il peut désormais fréquenter le lycée de manière relativement assidue. Nous avons eu une réunion avec chacun des enseignants : ce fut un vrai bonheur ! Une pépinière de « perles » ! Ils combinent, chacun à leur manière, gentillesse, bienveillance et compétence. L’équipe pédagogique de cette clinique, assure bien plus qu’une mission d’enseignement en partageant une qualité commune : une part d’humanité remarquable. Leurs qualités de patience et d’écoute extraordinaires exercent, en quelque sorte, une fonction de réparation auprès des adolescents et de leurs parents, meurtris auparavant par tant de désillusions et  d’humiliations. Alors que leurs conditions de travail sont particulièrement difficiles : leurs classes ont un effectif perpétuellement variable au gré des états psychologiques, toujours instables,  de chacun des patients. A leur contact, Erwan est devenu plus curieux, plus intéressé par le monde qui l’entoure et beaucoup plus motivé pour apprendre. Il commence seulement, après 4 longues années, à entrouvrir ses cahiers à la maison, signe qu’il a l’esprit suffisamment libre pour s’engager dans une activité qui exige de la concentration. Il commence à évoquer l’avenir sous un jour nouveau, plus positif, plus constructif aussi. Il peut désormais s’imaginer être inséré dans le monde du travail, occuper un  emploi, gagner sa vie, comme tout le monde.

Cependant, sa maladie est tenace et il suffit d’un petit rhume ou d’une nuit un peu agitée pour que les démons d’Erwan, tapis non loin de là, resurgissent à la vitesse grand V. Et, à chaque fois qu’il s’imagine être définitivement tiré d’affaire, le doute peut s’insinuer à nouveau. Pourrais-je un jour, être indépendant, autonome, mener une vie normale ? C’est l’objectif de son combat. Ne dépendre de personne, pouvoir construire un avenir qui en vaille la peine. Lorsqu’il rend visite à des ex patients, sortis définitivement de la clinique, il peut parfois rentrer, contrairement à ce qu’on pourrait penser, complètement démoralisé. En effet, passé un délai d’une à deux années, les patients, guéris ou pas, doivent sortir pour laisser la place à d’autres jeunes qui attendent depuis longtemps de saisir leur chance, à leur tour. Certains ont encore un long chemin à parcourir, à leur sortie. Erwan en a visité quelques uns qui ne parviennent  pas à se prendre en charge, à suivre une formation ou trouver un travail, à prendre soin d’eux-mêmes, à se construire un projet de vie, bref  à mener une vie normale. Ils peuvent rester des journées, des semaines entières, enfermés à ne rien faire, sans but. Ces rencontres sont un vrai cauchemar pour Erwan. Ces ex patients et lui ont un passé commun et il ne peut s’empêcher de s’imaginer qu’il peut avoir la même destinée.

La fin de l’année approche et Erwan doit se préparer à affronter le bac de français. Bien que nous ayons fait, à nouveau, une demande d’aménagement pour qu’il puisse accomplir les épreuves écrites dans une salle à petit effectif et sortir de la salle d’examen quand bon lui semble, ce bac reste un véritable exploit difficile à transcender. Quand on sait qu’un petit rhume ou un mal de gorge suffit à le déstabiliser au point de démonter instantanément tout l’édifice de protection qu’il s’est construit pour mettre à distance ses angoisses, on ne peut s’empêcher d’être prudent avant de crier victoire. Cependant, tout le chemin parcouru ces derniers mois nous laisse espérer, cette fois,  une issue favorable. Notre espoir, pour qui ne connaît pas son parcours, n’est pas très ambitieux : nous ne souhaitons pas des notes prodigieuses, ni une quelconque mention, nous espérons juste qu’il pourra se rendre aux épreuves et produire quelque chose d’honorable, sans être submergé par le stress.

Le matin fatidique arrive et nous ne serons pas auprès de lui pour le soutenir. Juste un petit coup de fil la veille, surtout ne pas l’envahir avec nos propres émotions, feindre d’être totalement confiant et serein. Après une journée d’angoisse,  Erwan nous appelle enfin, il est fou de joie. Il nous raconte avec enthousiasme comment il a réussi à surmonter l’angoisse qui l’a étreint lorsqu’il est entré dans le hall bondé du lycée. Certes , il n’a pas eu la force de rester quatre heures sur sa copie mais il pense avoir dit l’essentiel. Il a passé avec succès le premier cap, les épreuves suivantes sont plus faciles à appréhender. Les résultats, au final, sont très mitigés mais, peu importe, Erwan a démontré, qu’à force de ténacité, il a pu enfin réintégrer un circuit  dont il avait été exclus.

Après une telle victoire, les vacances sont bien méritées. Nous avons l’habitude d’aller à Gigaro, une petite commune sur la côte d’Azur, tout près de Saint Tropez. Nous occupons toujours le même studio à deux cent mètres de la plage. Les trois années précédentes, Erwan restait le plus souvent confiné, seul, à lire ou à dessiner. Il refusait obstinément de nous suivre à la plage, redoutant une montée d’angoisse mais craignant également le regard des autres touristes, «  sur ses bras mal fichus, ses grosses cuisses et son grand nez ». Nous avions beau lui répéter que c’était, bien au contraire, un beau garçon, et nos amis pouvaient en témoigner, il ne voulait pas en démordre car il avait une image complètement déformée de son apparence. Si nous insistions, il se mettait en colère et nous assurait même que nous lui faisions des compliments parce que nous avions pitié de lui.

Cette année, à Gigaro, Erwan change radicalement d’attitude. Avec une énergie incroyable, il est désormais le premier à vouloir se rendre à la plage et le dernier à en revenir, le visage rayonnant. Non seulement, il n’appréhende plus de se mettre en maillot de bain, même s’il reste complexé, mais surtout, il n’a quasiment plus de retenue pour s’exhiber sur la plage lorsqu’il joue, par exemple, aux raquettes ou au ballon. Lui qui est resté tant d’années si blanc, si pâle à cause de son enfermement, Erwan a enfin repris le joli teint bronzé naturel de son enfance. Il est méconnaissable tant au niveau physique que mental. Maintenant, il veut aller à tout prix, à la rencontre d’autres jeunes, ne surtout pas perdre une occasion de communiquer avec ses pairs. Comme il manque certainement d’entraînement et qu’il attend beaucoup des autres, il rentre quelquefois déçu par ses rencontres. Son estime de lui-même est tellement fragile  que le moindre petit doute peut engendrer une grosse blessure. Mais désormais, Erwan s’interdit de ressasser inutilement et il s’oblige à fournir d’énormes efforts pour aller de l’avant. Il rentre parfois tellement fier d’avoir pu partager une conversation avec un groupe de jeunes, d’avoir pu exprimer, sans retenue, ses valeurs ou ses convictions.

Il y a tant d’années qu’il n’a pas passé des vraies vacances ! Des vacances où il peut être enfin naturel, se faire plaisir et prendre du bon temps avec les autres. Ne pas être dans la maîtrise permanente de son corps et de ses pensées.

La rentrée suivante, à la clinique, est très prometteuse. Erwan a gagné beaucoup de confiance et d’autonomie et il peut désormais se projeter dans une vie d’adulte indépendant et responsable. Il s’avère être plus investi encore dans les études et ne ménage pas sa peine pour continuer de progresser à tous les niveaux. La clinique a mis en place une espèce de « sas » transitoire entre la période d’hospitalisation, où le patient est totalement pris en charge, et la sortie définitive où il se retrouve soudainement livré à lui-même. Erwan intègre, en Janvier, ce dispositif surnommé « la maison de sortie » dans laquelle les patients sont beaucoup plus libres et où ils apprennent à s’organiser, à gérer eux-mêmes leur traitement, à faire des courses, à élaborer des repas en vue de se préparer à une vie en totale autonomie. Erwan était impatient d’y entrer car il a de plus en plus de difficultés à supporter les autres patients de la clinique. Il est parfois confronté à des comportements qui choquent sa pudeur et sa dignité. Sa colère et sa répulsion témoignent de son rejet de ce statut de malade qu’il partage avec eux. Un monde dont il ne veut plus faire partie. Paradoxe d’autant plus douloureux qu’Erwan a maintenant conscience qu’en sortant de la clinique, il ne sera pas totalement guéri. Certaines attitudes, certains comportements spontanés que nous pouvons avoir, en société, continueront d’être encore pour lui des épreuves plus ou moins chargées de stress et coûteuses en énergie. Boire un verre dans un bar avec des copains, par exemple, ne peut être encore une réelle partie de plaisir. Même si personne ne peut s’en rendre compte tant il a appris à dissimuler son stress, rester assis dans un lieu confiné reste toujours une expérience éprouvante.

Mais Erwan a parcouru un chemin phénoménal ! Oui, nous avons toutes les raisons de penser qu’il voit enfin le bout du tunnel. Nous ne pouvons nous empêcher de penser, avec épouvante, à quel point la vie d’Erwan aurait été sinistre s’il n’avait pas bénéficié des soins de la clinique. Nous ne pourrons jamais assez exprimer toute notre gratitude à Mr Brada et toute son équipe pour le travail exceptionnel qu’ils ont accompli pour resocialiser notre fils. Grâce à eux, il n’est absolument pas abusif d’affirmer qu’il renaît à la vie.

Aujourd’hui, je suis fière d’annoncer que mon fils Erwan a réussi son bac, malgré des pics de stress qu’il a du affronter lors des épreuves, mais qu’il a su heureusement parfaitement gérer. Retenu dans une formation universitaire en informatique, il va enfin pouvoir se réaliser dans une voie qu’il a toujours rêvé de faire. De manière extraordinaire, l’institut en question l’a contacté juste après son admission définitive pour lui demander, étant donné son lycée d’origine, s’il avait besoin d’aménagements particuliers. Etonnamment, il a fallu attendre qu’il soit à l’université pour qu’enfin une institution d’enseignement prenne en considération sa maladie. Lui, fièrement, a répondu qu’il n’avait besoin d’aucun dispositif et nous croisons les doigts pour qu’il en soit ainsi.

Cet été, Erwan a pu se familiariser avec le monde du travail en exerçant un job d’été dans une maison de retraite. Ménages le matin et activités avec les personnes âgées l’après-midi, il a su parfaitement remplir son contrat à tel point que la directrice l’a complimenté pour sa gentillesse et sa disponibilité. Lorsqu’il a reçu son premier salaire, il était fou de joie. Tout un symbole, pour lui ! La consécration de tant d’années d’efforts, de persévérance et de ténacité.

A la rentrée, il va habiter avec sa petite amie Hélène dans un appartement à Grenoble. Ils se sont aménagés un petit nid douillet dans lequel ils pourront y puiser des ressources mais dont ils ne devront pas faire une citadelle retirée du monde. Mon fils  a vingt et un ans désormais et il prend son envol. Lui qui avait tant de mal à se séparer de nous, revendique désormais ses choix, son autonomie, sa liberté avec beaucoup de fermeté et de détermination. Il dispose désormais d’un arsenal d’outils psychologiques pour lutter contre d’éventuels épisodes de stress.

Inutile de dire, qu’en tant qu’ enseignante cette fois, je suis maintenant vigilante lorsque j’observe, dans ma classe ou dans la cour, des enfants particulièrement inhibés et anxieux qui ont des réactions ou des comportements excessifs par rapport à leurs camarades, à la collectivité, ou à la tâche qu’on peut leur demander. J’en croise de plus en plus à l’école et de plus en plus jeune. Ce sont généralement des enfants très timides souvent précoces qui, par exemple, sont très angoissés à l’idée de manger à la cantine  ou de réciter une poésie devant leurs camarades. La plupart du temps, ils sont plus vulnérables lorsqu’ils se retrouvent seuls face aux autres et qu’ils doivent affronter leurs regards. Bien des collègues autour de moi n’ont jamais entendu parler de «  phobie scolaire » et ne  prennent pas toujours au sérieux les manifestations anxieuses de leurs élèves. Certains expliquent qu’il faut juste les bousculer un peu parce qu’ils sont simplement trop couvés par leurs parents. Mon expérience me fait dire qu’il faut du temps et de la patience pour que ces élèves se sentent en confiance avec leur maître, qu’il y a des situations auxquelles ils ne pourront pas se confronter au même moment que les autres et que parfois même, il faudra y renoncer complètement. Alors que nous entrons dans une époque où l’Education Nationale nous enjoint d’intégrer dans les classes ordinaires tous les enfants quels que soient leur handicap, je ne peux m’empêcher de penser que nous ne pourrons faire l’économie d’une vraie formation pour les accueillir dignement. J’ai réalisé, au travers de ma propre expérience de mère d’enfant « différent » que l’institution scolaire tolère encore difficilement les élèves qui s’écartent de la « norme » et que bien souvent les parents doivent se démener auprès de l’équipe enseignante pour expliquer les caractéristiques de la maladie de leur enfant, pour espérer faciliter leur prise en charge et leur intégration.  La maladie de mon fils a contribué à changer mon regard sur mes élèves, sur leurs individualités, leurs spécificités et mieux saisir les missions de l’école qui a non seulement la charge d’instruire mais aussi celle d’accompagner tous les enfants, dotés de compétences sociales inégales, pour les insérer le mieux possible dans leur environnement social. Mon combat de mère est désormais, je l’espère de tout cœur, définitivement achevée. A l’inverse, celui de l’enseignante que je suis ne fait que commencer.

 

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